Musings of The Grandma...
Il y a des voix que l'on découvre et que l'on oublie. Et puis, il y a celles qui nous accompagnent toute une vie.
Le 19 juin 1991, à Montréal, au Québec, j'ai eu le privilège d'entendre Céline Dion sur scène pour la première fois. Elle était jeune, j'étais encore mineure, et je ne pouvais pas imaginer que cette chanteuse québécoise deviendrait un jour l'une des plus grandes voix de la musique internationale. Ce soir-là, ce n'était pas une superstar mondiale que je découvrais. C'était une artiste dont la voix possédait déjà cette force extraordinaire, cette capacité de transformer une chanson en émotion. Trente-cinq ans plus tard, je me souviens encore de cette rencontre musicale.
Née à Charlemagne, au Québec, en 1968, Céline Dion appartient à une culture où la langue française représente bien davantage qu'un moyen de communication. Elle est une mémoire, une identité, une manière de comprendre et de raconter le monde. Avant de devenir une star internationale, Céline était une jeune chanteuse francophone. Sa victoire à l'Eurovision en 1988, où elle représentait la Suisse avec Ne partez pas sans moi, annonçait déjà une carrière exceptionnelle. Puis vinrent les grandes chansons anglophones. Beauty and the Beast, When I Fall in Love, The Power of Love et, bien entendu, My Heart Will Go On, immortalisée par le film Titanic, contribuèrent à faire d'elle une icône mondiale.
Je ne conteste ni la beauté de ces chansons ni les qualités vocales extraordinaires qu'elles exigent. Pourtant, à mes oreilles, elles appartiennent souvent à une esthétique musicale plus commerciale, construite autour des grandes ballades de la pop internationale. La Céline Dion qui me touche profondément est ailleurs. Elle chante en français.
La rencontre entre Céline Dion et Jean-Jacques Goldman constitue, selon moi, l'un des moments les plus importants de sa carrière artistique. Avec D'eux, publié en 1995, puis S'il suffisait d'aimer, en 1998, Céline trouve un univers où sa puissance vocale rencontre une écriture plus intime, plus narrative et profondément humaine. Goldman ne lui offre pas simplement des mélodies. Il lui donne des personnages, des contradictions, des souvenirs, des blessures et des espoirs. Dans Pour que tu m'aimes encore, l'amour devient une lutte contre l'oubli et l'éloignement. Dans Je sais pas, la fragilité se cache derrière une apparente force de caractère. Dans On ne change pas, l'identité personnelle se construit autour de l'enfant que nous avons été et que nous continuons à porter en nous. Dans Zora sourit, la chanson aborde le racisme, les préjugés et la nécessité de reconnaître l'humanité de l'autre. Et dans S'il suffisait d'aimer, l'amour dépasse la relation individuelle pour devenir une réflexion sur notre capacité à transformer le monde.
Mais parmi toutes les chansons francophones de Céline Dion, deux occupent une place particulière dans mon cœur: La mémoire d'Abraham et Je ne vous oublie pas. La première, écrite par Jean-Jacques Goldman, est une méditation bouleversante sur la mémoire, l'exil, la foi et l'héritage que les générations transmettent à celles qui leur succèdent. Elle possède une profondeur presque spirituelle, comme une prière adressée à ceux qui nous ont précédés. La seconde, écrite par Jacques Veneruso, parle d'une autre forme de mémoire: celle de la reconnaissance, de la fidélité et des liens humains qui résistent au passage du temps. L'une évoque la mémoire collective ; l'autre, la mémoire affective. Toutes deux nous rappellent que l'oubli est peut-être l'une des plus grandes fragilités humaines. Ces chansons ne cherchent pas uniquement à impressionner par la voix. Elles racontent quelque chose. C'est précisément ce que j'aime dans la chanson francophone: cette tradition où les paroles ne sont pas un simple accompagnement de la musique, mais une véritable œuvre littéraire.
La richesse du répertoire francophone de Céline Dion ne se limite pas à Goldman. Avec Luc Plamondon, auteur québécois et figure majeure de la chanson francophone, elle explore des sentiments complexes dans des œuvres comme L'amour existe encore ou Ziggy (Un garçon pas comme les autres). Avec Le blues du businessman, issu de l'univers de Starmania, elle s'inscrit dans une tradition où la chanson devient théâtre, critique sociale et réflexion sur les contradictions de la réussite. Mais l'un des projets les plus intéressants de sa discographie demeure, à mes yeux, D'elles, publié en 2007. Cet album donne la parole à des écrivaines, des poétesses et des intellectuelles francophones. Françoise Dorin, Nina Bouraoui, Marie Laberge, Jovette-Alice Bernier, Lise Payette, Denise Bombardier, Janette Bertrand ou encore George Sand participent, par leurs textes, à cet hommage à la condition féminine. Le résultat dépasse largement le cadre d'un simple album de chansons d'amour. Il devient une exploration de la mémoire des femmes, de leurs désirs, de leurs blessures, de leur liberté et de leur place dans la société. Dans D'elles, Céline ne chante pas seulement des femmes. Elle leur donne une voix. Et cette distinction me semble essentielle.
Pendant plusieurs années, la maladie a éloigné Céline Dion de la scène. Atteinte du syndrome de la personne raide, une maladie neurologique rare, elle a dû affronter une épreuve particulièrement cruelle pour une artiste dont la voix et le corps constituent les principaux instruments de travail. Comme beaucoup de personnes qui l'admirent, j'ai fini par craindre de ne jamais la revoir chanter devant un public. Puis vint le 26 juillet 2024. Paris. Les Jeux olympiques. La tour Eiffel. Et cette voix. En interprétant L'Hymne à l'amour d'Édith Piaf, sur des paroles de Piaf et une musique de Marguerite Monnot, Céline Dion renouait avec l'une des plus belles traditions de la chanson française. Mais ce soir-là, elle ne chantait pas seulement l'amour. Elle chantait aussi, à mes yeux, la persévérance, la fragilité humaine et le courage de revenir à ce qui donne un sens à notre existence. J'avoue avoir pleuré en l'écoutant. Non pas par nostalgie, mais parce que je pensais avoir perdu à jamais la possibilité de retrouver cette voix sur scène. Et soudain, elle était là.
Aujourd'hui, Céline Dion est de retour devant son public parisien. Après des années d'incertitude, la chanteuse québécoise retrouve les applaudissements, les lumières et cette relation si particulière qui unit une artiste à celles et ceux qui l'écoutent.
La nuit dernière, Joseph, Claire et moi avons eu l'honneur d'assister à son concert à Nanterre. Trente-six ans de musique, de souvenirs, de changements et de vies traversées. Mais une même voix.
Céline avait interprété deux œuvres particulièrement surprenantes: Sweet Dreams (Are Made of This), du groupe Eurythmics, et Ebben? Ne andrò lontana, l'aria de l'opéra La Wally d'Alfredo Catalani. Deux univers musicaux presque opposés: la froideur hypnotique de la musique électronique britannique des années 1980 et l'intensité dramatique de l'opéra italien du XIXe siècle. Et pourtant, une même voix capable de les réunir.
Si je reste profondément attachée à son répertoire francophone, je dois reconnaître qu'entendre Céline interpréter Sweet Dreams sur scène serait une expérience extraordinaire. Quant à Ebben? Ne andrò lontana, quelle audace de s'aventurer dans un répertoire aussi exigeant! C'est peut-être là que réside l'une des plus grandes qualités d'une interprète: ne pas se contenter de chanter des notes, mais donner à chaque œuvre une nouvelle existence.
Pourquoi avoir choisi d'écrire cet hommage en français? Parce que cette langue fait partie intégrante de l'histoire que je voulais raconter. Céline Dion a conquis le monde en anglais, mais c'est en français que je retrouve le plus profondément la chanteuse que j'ai découverte à Montréal. Je retrouve la richesse des textes de Goldman, l'imagination de Plamondon, la sensibilité des écrivaines de D'elles et l'héritage immense d'Édith Piaf. Je retrouve aussi cette conviction que la musique ne se mesure pas uniquement au nombre de disques vendus ou à la puissance d'une voix. Elle se mesure à ce qu'elle est capable de nous faire ressentir, comprendre et transmettre. Les chansons anglophones de Céline Dion ont accompagné des millions de personnes à travers le monde. Ses chansons francophones, elles, racontent à mes yeux quelque chose de plus intime: une culture, une mémoire et une certaine idée de la poésie.
En 1991, à Montréal, j'ai découvert une voix. En 2024, à Paris, j'ai retrouvé une émotion que je croyais perdue. Parce qu'on peut devenir une voix universelle sans jamais cesser d'appartenir à une langue.
Merci, Céline. Et bon retour sur scène.
More information: Céline Dion
Je viens du Québec,
et chaque fois que je me rends dans un pays,
je le précise. Ce sont mes racines, mes origines,
et c’est ce qu’il y a de plus important pour moi.
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